Chroniques d'un libraire désenchanté 8 - Le jour où j'ai observé mes clients

 

            Lorsqu’on a un peu trop fait la foire la veille, on a parfois des difficultés à se sortir la tête des fesses… et à réagir tel un être vivant, humain de surcroît, qui cherche à créer des liens de sociabilité avec le monde entourant. Bon.

            Le réveil a hurlé ce matin à 6h45. J'ai tapé dessus, il s'est éteint.

            Le réveil a hurlé ce matin à 6h50. J'ai tapé dessus, il s'est éteint.

            Le réveil a hurlé ce matin à 7h. J'ai tapé dessus, il s'est éteint.

            Le réveil a hurlé ce matin à 7h05, 7h10, 7h15, 7h20, 7h25, 7h30. Je me suis donc levé parce que, certes, mon réveil est bien joli, mais il fait un bruit atroce.

            Évidemment, je ne me suis pas pressé. « J’suis large » Je devais être prêt pour 7h45.

            Bon.

            Je me suis rendormi sous la douche, puis à 7h44, me suis dis « tiens, il faut peut-être que je me savonne ». Alors je me suis savonné.

            Puis, vingt minutes plus tard, j'ai sauté dans le bus et suis parti en route vers la gare, où, et j'en étais heureux, peu de monde se trouvait sur le quai.

            Évidemment blindé le train, avec rapprochements physiques particulièrement désagréables, entre odeurs du matin de ceux qui ne se lavent pas, odeurs du matin de ceux qui n'ont pas saisi le système de courtes pressions que supposent les flacons de parfum, bruit du matin des gens qui parlent ou qui écoutent de la musique dans leurs oreillettes pourries, et le journal 20 minutes qui, à mon grand regret, n’évoquait ni tsunami ni d'éventuels morts dans un pays du sud. Rien à me mettre sous la dent.

            Arrivé finalement pas trop tard au boulot, je me suis mis, un peu étrangement, à détailler chacun de mes clients. Il faut dire que travailler dans une librairie, c'est rencontrer, je l'ai déjà évoqué, des gens très étranges et très différents les uns des autres.

            Notons le voleur : il n'est pas rare de le retrouver en magasin, mais il reste plus étrange de le voir revenir en fin de journée pour réclamer ses livres, insulter les vendeurs et commencer à foutre le bordel dans la boutique. Bien sûr, c'est toujours à ce moment qu'intervient un farouche policier, paumé dans la cohue humaine, sort son badge et dit tranquillement : « Sortez Monsieur, je suis témoin ». Comme dans un films.

            Le deuxième personnage pourrait tout à fait être tiré lui aussi d'une fiction télévisuelle, plus ou moins érotique, plus ou moins trash, question de point de vue : le vicieux. Un homme portant une longue tunique jusqu'au pied, bien pratique pour pouvoir s'astiquer tranquillement le mandarin en regardant les livres d'arts – des nus, certes, qui en ont probablement émoustillé plus d’un – Un homme à vous faire friser les poils pubiens.

            Le troisième est le parfait connard par excellence : rien à ajouter, le parfait connard par excellence. On en rencontre toutes sortes de catégories, mais certains sortent du lot. Symbole du pédantisme, et pourtant aussi laid qu'un morpion sans canines. Imbu, l'homme m’a demandé, après avoir pesté contre « les petites salopes qui gloussaient dans le magasin en hurlant devant la version papier de Sex and the City  », s'il nous arrivait personnellement de sortir, de nous cultiver, nous, pauvres vendeurs si peu intelligents. Se dévoilant acteur, sans doute acteur des bas-fonds de la crypte d’une planète dont la Terre n’a manifestement pas accès, il nous a invité à venir voir son spectacle, avec dédain, jetant des places devant la caisse. Plutôt crever sur place. Je n’ai manifestement pas assez de culture pour comprendre un texte d'auteur. 

            Heureusement, il y a des gens adorables, des gens à qui l'ont parlerait toute une soirée, ces petits Anglais qui disent « Hello » avec beaucoup de chaleur, mon petit couple homo qui voudrait tellement que le dvd qu'il a commandé arrive vite, ces gens qu'on a envie de serrer dans nos bras... et certaines très jolies filles, de vraies perles, et, pour n'en citer aucune parce que mon éditeur me l’a interdit, il y a une certaine Ambrosia, c’est, en tout cas, ce qui était marqué sur sa carte de fidélité, et cette petite beauté, elle m’a servi sur un plateau d’argent son plus beau sourire. Et je crois que je suis amoureux. Ou un peu trop fatigué, peut-être. Bon.

 

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