Chroniques d'un libraire désenchanté 7 - Le jour où j'ai pris des initiatives

 

            Le moins évident, lorsqu'on débute un nouveau métier, c'est de prendre des initiatives car, d'une part, on ne connaît jamais assez le boulot pour se permettre de détourner les directives du patron et des autres vendeurs, même si elles vous semblent erronées puisque vous ralentissent manifestement au cours d'une action que vous ne maîtriserez de toute manière pas mieux. Pire encore, alors que vous débarquez depuis cinq semaines seulement au cœur d'un univers qui, avouons-le, vous est presque totalement inconnu, vous êtes totalement paumé au milieu de tous ces livres, mais vous croyez pouvoir assumer, jusqu'à ce qu'un client, brandissant dans sa main droite l'objet diabolique qui conduira à votre perte, un livre, vous demande nonchalamment, « Il est bien celui-là ? ».

            Alors vous avez le choix ; forcer votre visage à devenir blanc comme un cachet de Dafalgan et feindre tourner de l'oeil en tombant en arrière et en prétextant, après vous être remis de la chute qui, elle, était bien réelle, un malaise dû à des défaillances gastro-pulmonaires.

            Plus simplement, vous avez la possibilité de tourner votre tête vers vos collègues, dans une expression de profond désarroi, en vous avouant à vous-mêmes cette triste réalité, oui, ceux avec qui vous travaillez ont plus d'expérience, connaissent mieux la littérature que vous et, de toute évidence, ce sera toujours ainsi.

            Néanmoins, comme vous avez beaucoup d'amour propre, vous vous contraignez à regarder le client avec un grand sourire et lui demander de quel livre parle-t-il donc ??

            « Edmund White » et là, vous fixez le livre, vous le maudissez comme votre propre enfant, car, c'est vrai, vous adorez cet auteur, vous adorez ce qu'il fait, vous avez adoré dès la première lecture, cette fameuse suite autobiographique en trois tomes qui a été le moteur de votre émulation professionnelle – elle vous a permis de vous assurer un poste dans cette même librairie –, qui vous a, en un mot, marqué. Mais non, vous n'avez pas encore posé l'œil sur son dernier roman, celui qu'on vous a offert pour Noël dernier, il y a presqu'un an, celui dont vous vous dites tous les mois « c'est le prochain bouquin que je lis ». Et vous pleurez, vous pleurez si fort, si fort, si fort à l'intérieur de vous. Et vous souriez, vous souriez, vous souriez si fort devant ce client, qui brandit fièrement Hotel de Dream. Vous hésitez quelques secondes, tournez la scène un instant dans votre esprit, le temps de modeler une phrase parfaite voulant dire, simplement, que non vous ne l'avez pas lu, mais son style littéraire dépasse de loin de nombreux ouvrages que vous avez pu avoir en mains, et le fil rouge de ses histoires, tout en étant original et bien mené, ne laisse, de toute façon, jamais divulguer la chute et la finalité du roman. Et tout ça, vous mettez du temps à le formuler, parce que c'est plus facile à l'écrit et tellement difficile à l'oral.

            Ces quelques secondes d'hésitation, qui auraient pu marquer à jamais votre noblesse dans l'art de conseiller un bouquin jamais lu de votre vie, suffisent à un vendeur, que nous nommerons Bartholomé, à vous arracher le client des doigts et à reporter toute l'attention sur lui, dans une parfaite magnificence, tout en sourire de hyène, car lui, il connaît Hotel de Dream, il l'a lu, tout simplement. Décontenancé, à moitié coincé entre une étagère et la caisse par Bartholomé, vous observez la situation vous échapper des mains et retomber dans les siennes, comme par magie.

            « C'est un très beau livre, très poétique. Il suit la lignée des romans d'Edmund White – avez-vous lu d'autres ouvrages d'Edmund White ? Son style dépasse de loin de nombreux ouvrages que j'ai pu avoir en mains, et le fil conducteur de ses histoires, évidemment original et bien mené, ne divulgue, de toute façon, jamais la chute déroutante qui marque les dernières pages. Et blablablablablabla bla et bla. »

            Le massacre achevé, il me regarde d'un air contenté, sans dire un mot, et moi, de mes joues rouges, je le maudis, j'invoque les esprits du mal, je lui crache à la gueule, tout ça à en pensée, parce que, avouons-le, il travaille ici depuis quinze ans, il a plus de poids que moi, et je n'ai pas encore envie de me faire virer.

            Je sors prendre une pause cigarette, m'achète trois muffins au chocolat à la boulangerie d'en face et rentre tranquillement, sans rien dire à personne, le sourire aux lèvres, réalisant que, pour la première fois, je viens de décider de moi-même de prendre une pause de vingt minutes sans avoir à le justifier auprès de quelqu'un d'autre. Par fierté et excès de courage, je regarde Bartholomé de travers, ce qu'il prend pour un sourire et, en retour, il me fait un coucou qui vient du fond de la vésicule biliaire, une sorte d'amalgame de « putain de merde t'aurais pu rester dehors, c'est moi le chef ici et t'es vraiment un idiot » et « salut garçon, t'es nouveau ici ? ça se voit ».

 

            C'est la folie ! Mes choix, mes initiatives, trop d'émotions ! Je décide qu’il est nécessaire de persévérer dans ma témérité, qu'il faut mettre une petite musique d'ambiance dans la librairie, une sorte d'ave maria à moi, moi qui aie vaincu avec succès ma crainte des initiatives ! À savoir que je n’ai jamais osé toucher le petit poste de la boutique et encore moins les piles de cd cachées derrière la caisse, ne connaissant pas ces derniers et ayant trop peur de casser quelque chose. Je regarde furtivement mes possibilités – pas le temps de détailler chaque artiste, qui sait, il ne faudrait pas que je manque, cette fois-ci, l’hypothétique client qui pourrait venir me voir pour me demander un conseil de lecture sur un livre que je n’aurais pas lu.

            Là, je tombe sur Skunk Anansie, dont je ne connais manifestement qu’une chanson. Qui n’est manifestement pas représentative du style musical du groupe. Certains ne connaissent pas ? Expliquons-nous. Attendant avec beaucoup de jubilation les douces sonorités d’une jolie chansonnette sur fond de musique classique, persuadé que mon choix manifestera la clairvoyance d’un esprit qui sait manier goût et amabilité, je perçois, horrifié, les premières notes d’une musique rock bien hard et agressive. Enfin, entendons-nous, je comprends que la musique rock, de manière générale, est jugée bien trop hard et agressive lorsque Bartholomé fait la grimace, saute sur ses deux pattes et court jusqu’à moi dans une impression victorieuse, celle du type qui va sauver la réputation de la boutique entachée par le nouveau-jeune-bientôt-éjecté-vendeur. Il vire mon disque et le remplace. Pose les yeux sur moi, sardonique, et émet un rugissement frissonnant en éructant, « tu vois, j’espère que tu n’aimes pas réellement cette musique, c’est un peu agressif, celle-ci est bien plus adaptée. »

            Et là, quelque chose me prend du fond des trippes – en somme, je suis mort de trouille et de rage – et je sais qu’à partir de maintenant, je ne pourrai voir Bartholomé comme un être sympathique et un grand conseiller dans l’apprentissage de libraire, mais tel un monstre impitoyable qui souffre d’un complexe d’infériorité supérieur à la moyenne, le rendant vulnérable dans ses moments de solitude, c'est-à-dire, en somme, tout le temps. Du moins, m’en suis-je persuadé.

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