Chroniques d'un libraire désenchanté 6 - Le jour des séries

 

            On peut toujours prétendre s’adapter aux clients d’une librairie. Certes, on fait un grand sourire en sortant le traditionnel « bonjour, s’il vous plait, merci, au revoir, bonne journée » et, comble de politesse, « bonne santé », petits mots appris sous la menace d’un patron sans doute un peu trop avenant. Mais on ne s’adapte jamais aux clients d’une librairie, même avec un grand sourire, même en sortant le traditionnel « bonjour, merci, au revoir, bonne journée, bonne santé », même en faisant tout ça.

 

            Ce matin, en commençant le boulot, je me surprends à tomber en extase : ça fait un mois que j’ai intégré l’équipe et je m’y sens bien, je suis heureux de bosser ici. Un peu comme un rêve. Et je rêve diurne et je rêve diurne. Je m’aperçois que je suis parfaitement à l’aise dans mon rôle de vendeur et que je connais tous les rouages de cette charmante petite boutique. Posez-moi n’importe quelle colle. Avec ma débrouillardise et la banque de donnée sur l’ordinateur, je suis capable de tout vous trouver !

            Vicieux, un client s'approche et me demande :

«  Je cherche une série TV sympa, vous voyez. »

            Je le regarde avec un air étrange et le rembarre gentiment. Nous vendons certains livres, et d’autres types de livres aussi. Peut-être un livre vous intéresserait-il en particulier ?

« Naaan, je veux une série TV ».

            Je le regarde bizarrement. Il porte une casquette rouge et jette ses petits yeux lubriques sur mon faciès décomposé. Vous savez, monsieur, il y a une deuxième salle dans laquelle vous trouverez des séries de livres d’art particulièrement alléchantes…

« Je veux pas un livre. Vous comprenez rien ? »

            Sérieusement, c’est qui ce con ? Si c’est une blague, elle est de mauvais goût ! Des dvd dans une librairie ?

« - Vraiment, monsieur, je ne peux rien faire pour vous…

- Mais vous avez quoi comme séries ? »

            Où est la caméra cachée ? Des clients commencent à faire la queue devant la caisse. Je cherche un moyen de virer le type à la casquette…

            … et n’en trouve aucun.

«  Ce n’est pas le bon magasin, monsieur. »

            Il m’observe avec un visage interrogateur. Je tâche de garder mon calme, le patron est au fond du magasin et je ne veux pas faire d’histoire. Pas moyen de m’en débarrasser avec le traditionnel « bonjour, s’il vous plait, merci, au revoir, bonne santé ». Il commence sérieusement à m’échauffer. Et les autres clients  m’observent d'un air qui ne semble pas particulièrement patient.

« - Peut-être devriez-vous vous adresser à des magasins de DVD… ? »

- Mais qu’est-ce que vous foutez ? Je veux juste voir vos séries ! »

            Rouge d’une colère contenue, je lance un regard désespéré à un collègue, derrière moi. Et m’aperçois qu’il est plié de rire. Et en pleure. Et tend lentement un doigt tremblant vers fond de la librairie. Vers une étagère qui trône au beau milieu du magasin. Là, dans la seconde pièce. Juste derrière le patron qui m’observe, pantois, en écoutant ma parade. Et sur cette étagère sont rangés par ordre alphabétique une suite de DVD.

 

            Ça fait un mois que je taffe ici, et je viens seulement d’apprendre que ma librairie vendait des DVD. Je suis décomposé.

Créer un site gratuit avec e-monsite - Signaler un contenu illicite sur ce site