Chroniques d'un libraire désenchanté 4 - Le jour où j'étais rouge

 

 

        J’adore ce boulot !

 

            Ce qui est bien sympa dans un métier, c'est le fric qu'on pompe au patron, en priorité. Ce qui est optionnel mais encore très en vogue – du moins l'illusion de l'optionnel en reste très en vogue –, c’est de trouver un boulot qui nous plaise réellement ou, pour ne pas cracher sur un morceau de viande avarié, nous intéresse un minimum. Rare est celui qui trouve un travail dans lequel il s’épanouit sincèrement. Et bordel j’allais aimer la librairie et je sentais que j’allais pouvoir poser mes premiers jalons et devenir un vrai vendeur.

             Je m’entends plutôt bien avec les collègues, ce qui est un bon point. Mais ne connaissant ni le métier ni les livres, et encore moins les dernières sorties de la librairie, je n’arrive pas à dérougir des premières journées. En plus, je crois que le comptable, qui ne va pas tarder à passer l’arme à gauche, me drague en aparté. Alors je rougis. Je rougis tout le temps. Au lycée certains m’appelaient tomate cerise parce-que je n’étais pas bien grand et tout rouge. Tout le temps tout rouge.

            On sent la rougeur s’étendre à chaque partie de son corps sans jamais pouvoir la contrôler. Elle part du creux des joues, du nez parfois, et s’étale sur l’ensemble du visage, sans oublier, et c’est pourtant bien triste, les oreilles ! Des oreilles toutes rouges. Une tomate cerise aux oreilles rouges. Une tomate cerise aux oreilles rouges qui vend des livres. Alors à chaque fois je cours dans la salle de repos, ce local à peine plus grand qu’une soute à bagage contenant des toilettes portatives, et dans lequel les tuyaux fuient, où les chiottes sont bouchées à chaque fois et où on entrepose tout ce pour lequel on n'a plus de place dans la librairie. C'est-à-dire tout, en fin de compte.

            Et j’ai mal au dos. Je suis une tomate cerise aux oreilles rouges qui vend des livres et qui a mal au dos parce que, faut pas croire, dans une librairie on ne vend pas des livres. Grosse erreur ! On réceptionne des ouvrages, on se casse en deux à porter des cartons, on les découpe à même les mains – parce qu’évidemment on ne sait pas se servir d’un cutter – et, entre tout ça, on essaie de ne pas être trop rouge et de lier d’amicales et sympathiques conversations avec les collègues qui, naturellement, ont déjà des préjugés sur le nouvel arrivant.

 

            Je déteste ce boulot.

 

 

Par Setsu

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