Chroniques d'un libraire désenchanté 3 - Le jour où j'ai été en retard (pour la première fois)

 

       Le truc, pour être certain que son nouveau poste se passera à merveille, c’est de faire bonne impression dès le commencement. En l’occurrence, laisser croire, dès la première minute, qu’on n’a pas tourné en rond toute la nuit du fait d’une insomnie, qu’on n’a pas passé une heure trois quart dans la salle de bain à tenter de cacher ses cernes, qu’on n’a pas non plus gominé ses cheveux avec une tonne de cire en tentant de leur rendre leur côté naturel et, évidemment, que la dose de parfum dont on s’est aspergé n’a pas pour finalité de cacher l’odeur âcre de la sueur qui démontre qu’on n’est pas venu au magasin en marchant tranquillement et qu’on n’est donc certainement pas en retard.

            Bien évidemment non, rien de toute cela. Et puis, si jamais c’est le cas, vous pouvez tout mettre sur le dos du patron. En vous engageant, il a posé sur vos épaules le poids d’un gros sac de stress, qui vous a empêché de dormir les cinq heures de nuit les plus importantes à votre cycle de sommeil. Et vous n’avez pas entendu le réveil. Mais cela ne vous a pas empêché de passer une heure trois quart dans la salle de bain parce que vos cernes étaient plus qu’abominables, que vous n’aviez pas le regard très net pour vous coiffer, et, il faut le dire, que vous vous êtes endormi sous la douche chaude du matin.

            Et c’est fait. Vous n’êtes pas en retard ; il vous reste une heure avant de pointer. Et tant que l’horloge n’affiche pas dix heures tout pile, vous êtes persuadé que vous avez le temps. Certes, le temps. Le temps de descendre et d’oublier vos clés. Le temps aussi de rater le bus puisque vous êtes remonté récupérer vos clés. Le temps donc de descendre à la gare en courant. Vingt minutes. Le temps de vérifier que votre train est dans un quart d’heure et que vous n’aviez pas besoin de courir. Le temps de rencontrer un incident de personne sur la ligne D dur RER. Le temps qu’il vous faut pour stresser, maudire cette SNCF qui, depuis le début de cette histoire, ne fait que vous mettre des bâtons dans les roues. Et justement, il est peut-être temps de vous mettre au vélo. Le temps d’arriver sur le quai de Châtelet, de rester bloqué sur l’escalator derrière trois vieilles qui ne veulent pas avancer. Le temps aussi de prendre le métro, de sortir sur la place, de courir la grand rue et de vous arrêter cinq numéro avant la librairie où vous étiez censé arriver il y a une demi heure, beau et propre comme un sou neuf, respiration calme et sourire aux lèvres.

            En entrant dans la librairie, je lance un œil pour vérifier que le patron ne se trouve pas à la caisse. Dans l’espoir qu’il n’a pas remarqué mon retard. Ou mieux : qu’il est plus encore à la bourre que moi ! Je lâche un timide bonjour au vendeur qui me sourit – de contentement ? – et je marche, sûr de moi, vers le local, en arrière boutique. Je feindrai y être resté un quart d’heure pour y chercher n’importe quel bouquin, je trouverai bien un truc. Heureux de n’avoir rencontré aucun obstacle, j’ouvre la porte et découvre avec horreur mon boss, une pile de livres dans les mains, qui me regarde avec étonnement.

            Des gouttes de sueur coulent le long de mes tempes, je suis rouge écarlate – décidemment, c’est une habitude. Je peux prétendre chercher n’importe quoi. Je ne suis pas crédible, j’ai encore ma veste sur les épaules et mon sac accroché en bandoulière. Tant pis, je penche pour l’honnêteté. Je passe au barreau et avoue ma criminalité.

« Je suis en retard, vraiment désolé ! »

            Il m’observe, tourne son regard vers les livres qu’il a empilé dans ses mains et le porte à nouveau sur moi. Vous savez, je ne suis jamais rouge d’habitude, aimerais-je lui dire, mais ce n’est pas vrai. Pas vrai non plus que je suis toujours à l’heure. Autant qu’il sache. Je suis décidemment trop honnête.

« C’est le train. J’ai eu des retards de train. »

            Il ouvre la bouche, s’apprêtant à me parler, puis se ravise. Je vais me faire virer. Le premier jour.

« Ce n’est pas grave, me dit-il enfin. Ce n’est pas grave. »

            Il jette un regard vers une étagère du local, gêné.

« Mais il me semble que tu ne travailles pas, aujourd’hui. Tu commences demain. »

            Le rouge me monte à nouveau aux oreilles. Je perds pieds. Dois-je attendre quelques heures, le temps qu’il oublie l’histoire du jeune vendeur en retard, rouge, imbibé de sueur et incapable de connaître ses horaires de travail, ou est-ce le moment de lui avouer que j’ai malencontreusement égaré mon emploi du temps ?

 

 

Par Setsu

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