Chroniques d'un libraire désenchanté 2 - Le jour où j'ai été embauché

 On dira tout ce qu’on veut sur le restau indien : c’est beau, c’est bon, c’est bien. On mange bien, c’est original et les gens sont gentils. Mais personne n’a jamais pensé s’écrier haut et fort : on mange TROP !

 Pour ce fameux dernier jour de stage en maison d'édition, ma chef me propose de m’inviter à manger un truc pour déjeuner. Je ne refuse pas : après tout il faut bien fêter ça, et un peu de riz au curry ne me tuera pas ! Que nenni ! Après un Nan nature servi avec un cocktail sans alcool (bordel, c’est vrai, dans le cadre du boulot !), de grands sourires et une conversation animée, la table se voit servir dans de très beaux plats dorés et sculptés des préparations dont les sauces à base de curry, de crèmes fraiches et autres horreurs sans noms, ne nous permettrent que de répandre salement notre salive sur la jolie serviette en tissu blanc posé sur nos genoux. Riz blanc au safran, délicieux. Je ne peux pas finir le sorbet. La fin du repas s’annonce difficile.

 

 Ca vous est déjà arrivé, cette affreuse impression d’avoir raté quelque chose, comme si vous aviez bien trop mangé d’un coup et que le reste de votre (dernière) après-midi était foutu ? Eh bien, j’avais bien trop mangé d’un coup et le reste de mon après-midi était foutu. La clope de digestion fut un supplice. Je ne vous raconte même pas les heures d’archivage de cartes qu’il me restait à assurer avant de prendre la porte. Je suintais, dégoulinant de transpiration comme au premier jour de ma naissance et, vous savez bien, c’est moche quand ça naît un bébé. Non d’ailleurs. C’est moche tout le temps un bébé.

 La chemise en lin ne ressemblait plus à rien. Fin de journée à assurer, être sympathique et enjoué avec les collègues. Entretien dans une librairie à 18h. Donc être frais, propre, et dispo !

 

 Je repars du restau le ventre gonflé à bloc, prêt à vomir tout ce délicieux curry, qui me semble moins délicieux, d’un coup. Je tire sur la clope, tire, tire, tire, dans l’espoir d’une digestion extra-rapide et attends vainement pendant ces derniers heures, dans l’espoir que mon bide dégonfle une bonne fois pour toutes.

 

 Rouge, affreux, puant, je ne sais pas comment j’ai réussi l’embauche dans la librairie. En tout cas, je suis libraire maintenant. C’est bien plus classe que vendeur en librairie.

 

Par Setsu

 

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